Rencontres #2 – Running Girl

RUNNING GIRL

Courir, c’était son truc. Enfin, ça l’était devenu. Il y a encore quelques mois, elle regardait les autres joggeurs avec des yeux ronds en se demandant l’intérêt  réel de cet exercice. Pour ne pas mourir bête et tenter de comprendre l’engouement autour de cette activité, elle avait décidé de s’y mettre. Depuis, c’était devenu son truc.

Durant 45 minutes, elle se vidait la tête. Se focalisait uniquement sur ses foulées, son souffle. Elle parvenait petit à petit à faire abstraction du reste du monde et finissait par avoir la sensation d’être seule au monde. Portée par le rythme de la musique que déversait son MP3 et son envie de se dépasser un peu à chaque sortie. Elle tentait d’ignorer le monde qui l’entourait alors qu’elle courait dans un parc où les promeneurs étaient nombreux.

45 minutes, où il n’y avait qu’elle et sa performance. A tel point qu’il lui fallut plusieurs semaines avant de le remarquer. Les mots « battery low » avaient remplacés les rythmes entêtants de ses chansons préférées, jusqu’à l’arrêt complet de son lecteur. Pensant que celui-ci connaissait un dernier sursaut d’énergie, elle mit quelques minutes à réaliser que les accords de guitare qu’elle percevait ne provenaient pas de ses écouteurs.

Il était assis sur un banc et le regard fixé sur son instrument, il enchaînait les accords. Ignorant le monde qui l’entourait et les quelques promeneurs s’arrêtant pour l’écouter, il passait d’un morceau à l’autre au gré de ses envies. Son étui fermé à côté de lui signifiait qu’il n’était pas là pour se faire un peu d’argent, mais uniquement pour savourer le plaisir de jouer en plein air. Les mélodies, qu’il entamait, se perdaient parmi le chant des oiseaux, les cris des enfants ou les discutions des badauds. Il ne faisait pas attention aux autres, trop accaparé par sa musique. Il ne l’aurait jamais remarqué si ce n’était pour cet accord qui lui donnait du fil à retordre. Agacé de ne pas réussir à l’enchaîner correctement, il décida de faire une pause plutôt que de s’acharner en vain. Levant les yeux quelques instants pour se changer les idées, il repéra d’abord ses chaussures aux couleurs vives qui tranchaient avec la blancheur de sa peau. Son regard remonta. Elle n’était pas désagréable à regarder, mais ce qui le fascina était la détermination et la concentration qu’elle dégageait. La sensation que rien ne pourrait l’arrêter tant qu’elle n’aurait pas atteint son but, ce qui lui faisait clairement penser à lui-même. Elle passa devant lui sans lui adresser un regard. Il repris sa guitare et réussi enfin à jouer son accord.

En temps normal, elle était de celle qui s’arrêtait, qui prenait un moment pour écouter les artistes de rue. Elle leur laissait même une petite pièce le cas échéant. Mais là, elle refusait de se laisser déconcentrer. Courir, se vider la tête, se défouler. Voilà tout ce qui devait la préoccuper durant cette sortie. Mais sa curiosité était plus fort que tout. A chaque tour, elle tentait de saisir une nouvelle pièce du puzzle que constituait ce musicien. Elle commençait d’abord par les contours pour, petit à petit, se perdre dans les détails. Elle trouvait tout de même surprenant le fait de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. Ce n’est pas qu’elle était à l’affût, mais vu qu’il semblait être présent à chacune de ses sorties, elle se demandait comment elle avait fait abstraction de sa présence. Elle avait pourtant rapidement repéré le couple de septuagénaires toujours assis sur le même banc, ou encore ce trio de femmes d’une cinquantaine d’années promenant leurs chiens ensemble. Au fil des semaines, il rejoint le paysage familier de son circuit et, comme pour les autres, elle trouvait sa présence rassurante. Ce qu’elle ignorait, c’est qu’il se disait exactement la même chose. Des mois qu’il venait jouer dans ce parc pour profiter de l’inspiration que lui provoquait le plein air et il ne la remarquait que maintenant. Pourtant sa régularité faisait d’elle une joggeuse à part. Elle courait deux fois par semaine avec une ponctualité quasi parfaite. Il n’aurait pas su donner d’explication cohérente. Il savait que le couple de petits vieux, assis à 3 bancs de lui, attendait sa venue pour s’offrir une pause musicale, il avait modifié ses habitudes pour les calquer sur les siennes. Ne venant plus que deux fois par semaine, arrivant quelques minutes avant elle et quittant les lieux quand elle mettait un terme à sa séance. Lui qui avait évité cet horaire, pendant une période, pour échapper aux aboiements des boules de poils ainsi qu’aux piaillements de leurs maîtresses respectives, se retrouvaient à les guetter car elles marquaient le début de sa séance. Dès qu’elle passait devant lui, il espérait accrocher son regard et pourtant il ne pouvait s’empêcher de fixer son regard sur son instrument en la voyant approcher. Il ne voulait pas la perturber et craignait surtout qu’elle pose les yeux sur lui et les détourne aussi rapidement. Pourtant à force de l’observer, il savait que les chances qu’elle agisse ainsi soit maigre. Malgré sa concentration dans l’effort, elle prenait toujours le temps de sourire et saluer les gens croisant sa route.

Elle savait qu’il l’avait repéré. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle qui regardait et saluait chaque personne qu’elle rencontrait sur son trajet, elle veillait à garder son regard fixé sur la route dès qu’elle passait devant lui. Le peu que sa vision périphérique lui avait permis de saisir le concernant lui donnait pourtant toutes les raisons de tenter de rentrer en contact. Elle ne voulait surtout pas prendre le risque, en croisant son regard, de prendre conscience qu’en réalité il n’avait jamais fait attention à elle. Ou pire, que rouge à cause de l’effort et à bout de souffle, elle lui offre une image quelque peu ridicule venant ainsi gâcher la maigre chance qu’elle avait de lui plaire. Alors elle se contentait de passer, faisant comme s’il n’existait pas. Sauf que, chose qu’elle ne lui avouerait jamais, depuis qu’elle l’avait repéré aucun son n’émanait de ses écouteurs. Ainsi elle courait au rythme des battements de son cœur et des notes de guitare qu’il enchaînait avec une telle aisance. Elle espérait secrètement percevoir un jour le son de sa voix.

Il n’était pas dupe. Il savait que, sans avoir échangé le moindre regard, un petit jeu avait pris place entre eux. Elle avait beau ne pas quitter ses écouteurs, il savait qu’aucune musique en sortait, du moins quand elle passait devant lui. Son rythme de course variait à chaque tour. Ralentissant à son approche et accélérant une fois qu’elle ne pouvait plus entendre les mélodies provenant de son instrument. Fort de cette découverte, il était bien décidé à s’en servir à son avantage le moment voulu.

Les sorties running s’enchaînaient et si ses résultats étaient de plus en plus satisfaisants, il n’en demeurait pas moins qu’elle n’avait toujours pas trouvé le courage de le regarder. Jusqu’à ce jour, où lors de son dernier passage devant lui, elle remarqua une pancarte posée sur l’étui de sa guitare. Intriguée, car elle était convaincue qu’elle n’était pas là au début de sa séance, elle l’observa et y lut le mot « Bonjour ». Surprise et amusée, elle oublia ses craintes, tourna le visage vers lui et lui sourit en poursuivant son tour.

Ne voulant pas prendre le risque de perturber sa séance, il avait attendu que ce soit son dernier tour pour sortir sa pancarte. Pour être honnête, au moment de la positionner, il n’était pas certain que son idée soit si brillante que cela. En la voyant s’approcher, il se retrouva dans le même état qu’un adolescent s’apprêtant à aborder la fille de ses rêves au milieu d’une salle bondée. Lorsqu’il vit son sourire, il était convaincu que cette idée était probablement l’une des meilleures de sa vie, mais il était aussi conscient qu’il était fichu. Son sourire était lumineux et il était décidé à en provoquer bien d’autres.

Un sourire, accompagné d’une étrange sensation dans son estomac, qui ne la quitta pas de la soirée. Lors de la session suivante, c’est un panneau un peu plus large qui l’attendait à son dernier tour. Maintenant que le contact avait été engagé, hors de question de faire marche arrière. Dès son premier tour, elle lui lança un petit sourire en le saluant de la tête.

Il lui rendit sourire sans s’arrêter de jouer. Il se demandait comment elle allait réagir à son nouveau message. « Quelle chanson pour me garantir un sourire à chaque tour ? ». Si secrètement, il aurait aimé qu’elle s’arrête pour lui répondre de vive voix, il savait qu’elle ne le ferait pas. Sans se connaître, ils se comprenaient déjà.

Elle poursuivit la fin de son parcours comme si de rien n’était, à l’exception de son sourire omniprésent. Les cartes étaient entre ses mains pour la prochaine rencontre. S’ils s’étaient à nouveau salué en début de séance, rien se semblait se produire. Elle savait qu’elle n’aurait pas de pancartes tant qu’elle n’aurait pas répondu à sa demande.

Il s’inquiétait de ne pas obtenir de réponse.

Lors de son dernier tour, elle fit un crochet pour se rapprocher de son banc et laissa tomber un morceau de papier sur son étui en repartant de plus belle sans se retourner pour vérifier que sa manoeuvre n’était pas passée inaperçu.

Il la regarda s’éloigner avant de prendre le papier et d’en découvrir le contenu. « N’importe laquelle tant que c’est toi qui joue. » Il était déstabilisé par une telle déclaration. Il n’avait pas imaginé qu’elle pourrait répondre avec autant d’aplomb. Il s’était préparé à se faire rabrouer. Et là, entre ses mains, il détenait l’espoir. Plus de pancarte, il fallait qu’il lui parle.

Plus d’écouteurs, plus de faux semblant, plus de barrières, elle était prête à faire sa connaissance.

Une nouvelle session, qui n’allait ressembler à aucune autre, débuta. A chaque tour, elle ne dissimulait plus le plaisir qu’elle prenait à l’écouter. Quand la fin de la séance approcha, il se préparait à ce qu’elle s’arrête vraiment à son niveau, pour engager la conversation. Mais elle n’en fit rien. Elle se contenta de lui lancer un large sourire. Il rangea sa guitare, un brin déçu par la tournure des événements et ne comprenant pas comment il pourrait faire évoluer les choses en sa faveur. Perdu dans ses pensées, il ne la remarqua qu’au dernier moment. Elle était face à lui, accoudée à une barrière, un sourire timide aux lèvres et une légère inquiétude dans le regard. Il déposa son étui à leurs pieds. Il resta un instant silencieux, laissant un sourire se dessiner sur son propre visage. Laissant le son de sa voix, pour la première fois, remplir le vide qui les séparait…  

 

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