Rencontres – Lya

LYA

« Ce n’est pas possible. Ce n’est pas à moi que cela arrive. Ce n’est pas réel…. »

Ces quelques mots résonnaient dans la tête de Lya tandis que l’eau chaude émanant du pommeau de douche lui réchauffait le corps. Elle resta plusieurs longues minutes sous ce jet d’eau, sans bouger, le nez en l’air, les yeux fermés. Elle aimait sentir chaque goutte sur son visage. Alors qu’elle s’abandonnait, elle sentit à nouveau ces mains sur son corps, ce regard si doux plongé dans le sien, ces lèvres effleurant sa bouche pour la première fois. Elle avait beau revivre ces dernières vingt quatre heures dans sa tête, elle ne parvenait toujours pas à y croire.

Cette dernière journée avait débuté comme tant d’autre. Après un bon petit déjeuner, le soleil avait poussé Lya à lâcher ses bouquins de psychologie au profit d’une promenade. Elle aimait ces jours où tout lui semblait possible. Elle avait pris son appareil photo pour capturer les petits bonheurs que la vie allait lui offrir. Au détour d’une rue, elle avait ainsi photographié un couple d’octogénaires se tenant tendrement par la main comme s’ils étaient deux adolescents.

C’est ensuite un grand-père donnant un cours d’Histoire improvisé, au détour des Tuileries, à ses petits-enfants, qui avaient retenu son attention. Plus loin, un groupe de jeunes musiciens répétaient leurs compos à l’ombre des arbres. Lya avait ses yeux et ses oreilles à l’affût de la moindre chose. Pourtant, elle ne l’avait pas remarqué, du moins pas au début.

Il était allongé sur un banc, un roman à la main, quand il entendit le bruit du déclencheur de son appareil. Il se redressa légèrement et l’observa. Immédiatement, il fut fasciné par cette demoiselle. Elle ne payait pas de mine mais avait ce petit truc en plus qui l’empêchait de détourner son regard. Il était fasciné par la passion qui émanait d’elle. Quand elle lui fit face, il reprit sa lecture comme si de rien n’était.

Lya restait caché derrière son appareil. Elle s’y sentait en sécurité et avait l’impression de voir le monde différemment. Elle le trouvait plus beau, plus pur. Elle venait de prendre des enfants courant avec des ballons rouges et jaune à la main, quand elle l’aperçut sur son banc. Son style de gentleman, un brin intellectuel avec ses lunettes et l’énorme roman dans lequel il semblait absorbé. Elle pointa son objectif sur lui et immortalisa sa pause lecture. Après une nouvelle série de clichés, son estomac la rappela à l’ordre. Lya se dirigea alors vers le restaurant des Jardins. Elle s’installa à une table et commanda une menthe à l’eau avant de se soucier du reste de la carte. Elle tenait à jeter un coup d’œil aux photos prisent durant cette matinée.

Alors qu’elle s’attardait sur chacune d’entre elles, revivant ainsi les émotions que chacune avait éveillées, une voix suave et rauque l’a complimenta sur ses œuvres. Elle se retourna et reconnu l’homme du banc.

— Vous permettez ?

Lui demanda-t-il en montrant la chaise qui lui faisait face.

Elle hocha la tête machinalement. Elle n’arrivait pas à détacher ses yeux de son visage. Il y avait quelque chose d’incroyablement doux qui en émanait. Tandis qu’il prenait place à sa table, elle observa ses traits avec encore plus d’attention. Il avait de grands yeux noirs, des lèvres minces et des cheveux légèrement grisonnant qui lui donnait encore plus de caractère.

— Puis-je ?  

Il prononça cette phrase en désignant son appareil photo.

Lya ne comprenant toujours pas vraiment ce qui était en train de se passer, lui tendit l’appareil d’un mouvement automatique. Il fit défiler les photos en poussant quelques grognements d’approbation. La jeune femme était obnubilée par le moindre de ces gestes. Elle le photographiait mentalement.

— Vous avez l’œil. J’aimerai beaucoup récupérer celle que vous avez faites de moi. C’est la première fois que je me trouve bien sur une photo.

Précisa-t-il en lui rendant son appareil.

Elle acquiesça. Elle se trouvait ridiculement timide. D’habitude, dans ce genre de situation, elle avait tendance à être sur la défensive. Prête à se débarrasser au plus vite de cet intrus qui essayait de pénétrer dans sa bulle. Impossible de remettre la main sur sa carapace. Il avait réussi à démonter toutes ses barrières seulement en étant là, en osant l’aborder. Après un moment de silence, le serveur vint les interrompre en prenant leur commande.

Lya fut surprise par la tournure des événements. Ils déjeunèrent ensemble en parlant de tout et de rien comme s’ils se connaissaient depuis des années. Pas de faux semblant, ni de jeu de séduction. Pour la première fois, malgré le trouble qu’il provoquait en elle, Lya parvenait à rester elle-même : Piplette, passionnée et maladroite. Elle essayait de dissimuler le fait qu’elle buvait chacune de ses paroles. Il était fascinant et intelligent. Une fois l’addition réglée, ils quittèrent le restaurant ensemble. Bien qu’aucune demande n’ait été faite ou qu’aucun mot ne fut prononcé à ce sujet, il sembla implicite qu’ils passeraient le reste de la journée l’un avec l’autre.

Flânant dans les Jardins, il accompagnait Lya dans son observation de l’environnement. En silence, il se permettait de lui signifier une scène qui pourrait faire une belle photo. Puis tacitement, ils entrèrent dans le Musée de l’Orangerie. Durant une bonne heure, ils restèrent en silence à observer Les Nymphéas. Pas besoin de prononcer la moindre parole, un simple regard échangé permettait à l’autre de comprendre que le moment de changer de place pour observer une autre partie de la toile était venu. Au loin un adolescent pianotait sur son portable, ce qui agaçait fortement son père qui exprimait son mécontentement aussi discrètement que possible. En voyant, le couple silencieux face à l’œuvre de Monet, le père se rapprocha d’eux.

— Je savais que j’aurai dû avoir une fille… Vous avez de la chance.

Dit-il dans un soupir à l’attention de l’homme aux yeux noirs.

Celui-ci lui sourit. C’est à cet instant que Lya prit conscience de la différence d’âge qu’il y avait entre eux. Elle approchait de la trentaine, tandis qu’il devait bien tendre vers la cinquantaine. Pas étonnant que l’homme ait pensé qu’il pouvait être son père. Cependant, cette idée ne l’inquiéta pas outre mesure. Ils passèrent le reste de l’après-midi à déambuler dans les rues de Paris en échangeant sur tous les sujets qui leur traversaient l’esprit.

Il était séduit par cette jeune femme pétillante. Il l’a trouvait belle, de cette beauté discrète qui n’essaye pas de vous en mettre plein la vue. Il avait envie de la protéger. Il souhaitait que cette journée ne se termine pas. Il se sentait vivant, lui qui depuis quelques temps devinait le poids des années peser sur ses épaules.

Alors que le jour commençait à diminuer, le silence se faisait de plus en plus présent entre eux. Comme si tout deux redoutaient le moment de prononcer les mots qui pourraient tout changer. Lya avait rangé son appareil photo et sans ce dernier comme rempart, elle n’osait plus le regarder. Leurs corps prirent alors le contrôle. Petit à petit, ils se rapprochèrent. Leurs mains se frôlèrent et Lya sentit l’électricité monter le long de son bras. Avant même qu’elle ait pu comprendre ce qu’il se passait, il enferma sa main dans la sienne et l’entraîna dans un hall d’immeuble.

L’eau de la douche commençait à la brûler. Elle sortit un peu brusquement de sa rêverie. Au contact de la serviette dans laquelle elle s’enveloppa, elle se revit lové dans ses bras sous ses draps. Chaque parcelles de son corps se souvenait de ses baisers, de ses caresses. Elle s’habilla et retourna dans la chambre. Elle fut étonnée de constater que le lit était vide. A croire que tout ceci n’était vraiment qu’un rêve. Si elle n’était pas persuadée de ne pas être chez elle, Lya aurait fini par croire à cette hypothèse…

Seuls ses pas résonnaient dans l’appartement. En se promenant dans ce-dernier à la recherche d’une autre présence, elle tomba uniquement sur un mot posé sur la table du petit déjeuner avec le nécessaire pour calmer les grognements de son estomac. Sur la feuille, elle pouvait y découvrir dans une écriture stylisée le message suivant : « Parti travailler. Fais comme chez toi. ». Prenant un croissant, elle poursuivit son exploration des lieux.

La découverte d’un ordinateur et d’une imprimante lui donna une idée. Quelques temps plus tard, elle quittait l’appartement en claquant la porte derrière elle, sans se retourner mais un sourire aux lèvres.

Sur l’oreiller, l’impression d’une photo d’un bel homme d’une cinquante d’années, aux yeux noirs pénétrant, en train de lire était déposée avec à son dos ces quelques mots : « Merci pour ce moment. Lya. »

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